Lettre ouverte à Dick Marty

Diplomatie & internationale Akteure

Il n’est pas aisé de s’adresser à ces personnalités dont on suit le parcours avec enthousiasme, qui nous inspirent de loin et auxquelles on pense parfois comme à de vieux amis. Cette lettre ouverte, cher Dick Marty, c’est avant tout la conviction qu’il manquera un Tessinois d’envergure à la prochaine rentrée parlementaire qui la motive.

Car non content d’être un influent sénateur à la chambre des Cantons, vous avez également fait valoir une impressionnante capacité à provoquer le scandale dans les salons feutrés et périlleux des relations diplomatiques. Les étages les plus élevés de l’administration kosovare tremblent encore certainement de votre rapport sur le trafic d’organes. Permettez moi de résumer par une formule volontiers simplificatrice : votre canton, les citoyens de ce pays et quelques centaines de millions d’habitants du Conseil de l’Europe regretteront votre engagement politique. Dans un discours prononcé en 2009 devant le Parti Libéral-Radical du district de Neuchâtel, vous notiez avec humour que vous n’étiez pas « le plus apte à incarner l’orthodoxie actuelle du PLR ». Les libéraux de cœur apprécieront la formule à sa juste valeur : celle de l’euphémisme. La frange libérale-humaniste du Vieux parti perd l’une de ses figures de proue et, dans un climat marqué par la polarisation, faire valoir des positions justes et raisonnables n’en deviendra que plus ardu. « Il n’y pas de libéralisme sans valeurs » aviez vous plaidé ce jour-là. Toujours sur la sellette, sans cesse à reconquérir, le libéralisme n’est qu’une coquille vide si ses idéaux ne sont pas vécus dans la solidarité et le respect des droits individuels de chacun. « Il ne peut donc y avoir de responsabilité et de liberté sans une véritable solidarité et sans mettre au centre de notre attention l’être humain avec sa dignité et l’intangibilité de ses droits fondamentaux. »

Cette vision d’une société authentiquement libérale est incompatible avec une Suisse repliée sur elle-même, fantasmant sa prospérité dans une splendide isolation. A ce titre, vous n’avez cessé de rappeler et d’incarner par votre action les idéaux moraux que la politique étrangère suisse se doit de poursuivre. La dignité de chacun, protégé par un ensemble de droits humains, doit être au cœur de nos engagements internationaux. « En fait, je crois que si on n’est pas capable de se battre pour la liberté des autres, nous ne serons jamais à même de défendre efficacement la nôtre. » A l’encontre d’une tendance inquiétante, vous rappeliez fort à propos que ce combat, c’est également celui du développement du droit international, seul capable d’offrir aux nations le cadre dont elles ont besoin pour coopérer. Les politiques suisses jouent un jeu irresponsable lorsqu’ils clouent au pilori le droit « des juges étrangers ». Ne soyons néanmoins pas dupes ! Seule une position engagée, consciente de la complexité des enjeux et dotée de priorités claires, peut être à même de garantir un développement à l’avantage de tous. Les différents abus commis au nom de la lutte contre le terrorisme ont montré l’intérêt d’un cadre légal international solide et respectueux de ses propres objectifs : la défense des droits humains et la collaboration harmonieuse des nations.  Gageons que votre récente nomination au poste de vice-président de l’Organisation mondiale contre la torture nous réservera à ce titre de bonnes surprises. Il est des figures dont le courage et les convictions inspirent l’action politique. Par leur engagement, ces personnalités rappellent que la politique s’apparente à la poursuite de convictions profondes, sans cesse à remettre sur le métier. Il y a du Sisyphe dans le politicien authentique, car  « la politique ne peut être réduite simplement à dire ce que la majorité aimerait entendre dire. » Puissent les candidats et les futurs élus d’octobre se rappeler votre sage maxime. Addio e buena fortuna signor senatore. Johan Rochel