Comment gérer un monde d’interdépendances ?

Völkerrecht

De Johan Rochel – L’actualité internationale nous offre la preuve que nous évoluons dans un monde fait d’interdépendances permanentes. Le défi politique sous-jacent n’est toutefois pas souvent clairement formulé : Comment gérer ces interdépendances ?

Depuis bientôt trois mois, les nouvelles internationales ont pris une place de plus en plus importante dans nos vies. En s’invitant dans nos salons, nos journées de travail et nos discussions, les évènements internationaux monopolisent une bonne partie de notre capacité d’attention. A n’en pas douter, l’omniprésence et l’instantanéité de ce flux d’informations rapprochent les bonheurs et les tragédies qui se jouent sur ce qu’on appelle fort justement le théâtre du monde. Les conséquences de cette proximité sont nombreuses, tant sur notre capacité d’identification que sur notre propension à faire œuvre d’empathie et à nous engager en faveur des victimes.

Sur un plan global, c’est l’occasion de vérifier que nous évoluons dans un monde d’interactions permanentes. A leur tour, ces interactions ouvrent le champ d’interdépendances structurelles et profondes. Mais au-delà de ce constat relativement banal, il importe de débattre la question politique et juridique fondamentale de la bonne gestion de ces interdépendances. Affirmer qu’un nuage radioactif ne pourrait toucher la Suisse, qu’une vague de réfugiés s’abattra sur l’Europe ou que la récolte de cacao sera affectée par le duel Gbagbo/Ouatara ne pose en effet pas la question essentielle : quels mécanismes politiques pour gérer ces interdépendances et les risques de domination corollaires ?

Les limites de l’Etat-nation

Il est aujourd’hui peu disputé que l’Etat-nation et l’idée de souveraineté absolue ne sont plus des réponses satisfaisantes. Ce qui se passe à l’intérieur d’un Etat a des influences considérables sur les acteurs extérieurs. Le fait même de recourir au terme de communauté internationale montre qu’il existe un étalon de valeur supérieur, rassemblant en un groupe l’ensemble des individus et des communautés politiques. Au contraire d’une souveraineté nationale une et indivisible, il s’agit plutôt d’adopter une approche différenciée, capable de séparer les différents domaines de compétences et de les allouer à l’échelon politique et institutionnel le plus à même de gérer de manière légitime ces interdépendances.

Repenser le défi de la légitimité

Deux stratégies complémentaires s’ouvrent à la communauté internationale. Premièrement, les compétences souveraines doivent être attachées à un standard de légitimité. Dans la mesure où ce standard n’est pas respecté,  la communauté politique en question perd l’usage légitime de ses compétences souveraines. La proposition actuellement la plus crédible quant au contenu de ce standard de légitimité se concentre sur le respect effectif des droits de l’homme. A ce titre, la résolution 1973 de l’ONU relative à la situation en Lybie est le premier exemple d’action de la communauté internationale puisant sa légitimité dans le concept de « responsabilité de protéger ». Une responsabilité qui s’applique lorsqu’un régime met volontairement et systématiquement en danger les droits fondamentaux des individus vivant sur son territoire.

Deuxièmement, certains compétences souveraines doivent être allouées à des institutions supranationales, existantes ou encore à inventer. De par leur caractère global, ces institutions devraient être à même de conceptualiser puis de réguler les interdépendances existantes entre les acteurs. A leur tour, ces nouveaux lieux de débats et de décisions politiques doivent être organisés afin d’assurer une juste et équitable représentation de toutes les voix.

L’interdépendance qui caractérise notre monde globalisé appelle des réponses innovantes, sortant des cadres conceptuels dans lesquels les politiques nationales évoluent. Sur le plan de politique internationale, ces questions offrent un champ de possibles sur lesquels la Suisse devrait prendre un véritable leadership intellectuel et moral. A titre d’exemples, la reconnaissance d’un nouvel Etat (par. ex le Kosovo) offre un momentum particulièrement paradigmatique de cette gestion des interdépendances. En développant un cadre conceptuel cohérent sur les conditions et limites de la reconnaissance d’un nouveau membre de la communauté internationale, la Suisse aurait les moyens de s’affirmer sur un terrain absolument central. En adoptant une telle stratégie, la Suisse sera en mesure de plaider de manière convaincante pour une architecture juridique internationale solide, le respect et le renforcement du cadre multilatéral et l’engagement au sein des instances internationales en faveur des droits de l’homme.

Johan Rochel, M.A. in political philosophy, dirige le groupe de travail « Droits de l’homme et politique humanitaire » du foraus. Il est doctorant à l’université de Zürich.

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