Interview avec l’Ambassadeur Raphael Nägeli : Quelle politique extérieure pour la Suisse dans la région Asie-Pacifique

Yann RighettiMardi 21 mai 2019, l’équipe du groupe foraus Neuchâtel rencontrait l’Ambassadeur Raphael Nägeli, chef de la Division Asie et Pacifique au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Dans ce cadre, Monsieur l’Ambassadeur a accepté de répondre à quelques questions pour le foraus-blog.  

La région ‘Asie-Pacifique’ regroupe aujourd’hui pas moins de 39 pays, représentant 42 % du produit intérieur brut (PIB) mondial et comptant 4,5 milliards d’habitants, soit plus de la moitié des habitants de la planète. L’émergence de la Chine et des autres « tigres » asiatiques, la perte d’influence relative de l’Europe et des États-Unis sur l’échiquier mondial, mais aussi les enjeux autour du changement climatique et des droits humains sont autant de thèmes à la fois passionnants et primordiaux qui s’imposent aux relations entre la Suisse et cette nouvelle région centrale des relations internationales.

De quels moyens la Suisse dispose-t-elle aujourd’hui pour faire entendre sa voix et défendre ses intérêts, alors même que le multilatéralisme et le système juridique international sont fortement remis en cause (en particulier, par les États-Unis) ?

Conformément à sa stratégie pour l'Asie, la Suisse s'appuie sur des contacts bilatéraux intensifs avec tous les États de la région. Elle est représentée dans des organisations régionales et multilatérales, et elle a des engagements concrets en matière de coopération technique, de développement économique et de consolidation de la paix. Le multilatéralisme et l'ordre juridique international sont certes confrontés à des défis majeurs, mais ils restent importants, notamment pour la Suisse.

Quelles solutions la Suisse pourrait-elle adopter pour minimiser les effets de la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis sur ses intérêts dans la région ? Est-ce qu’il y a dans ce bras de fer des opportunités à saisir pour la Suisse ?

Des règles internationales contraignantes nous aident à minimiser les risques d'action unilatérale de la part des États. La Suisse est donc intéressée par une OMC efficace et par le renforcement de ses règles et réglementations. Elle travaille également à élargir l'accord de libre-échange existant avec la Chine et à conclure un accord de libre-échange avec les États-Unis. Chacun de ces accords donne à la Suisse davantage de sécurité juridique.

La politique étrangère de la Suisse n’est-elle pas quelque peu ambigüe : d’une part, elle souhaite profiter au maximum de la croissance économique chinoise et de l’Asie du Sud-Est et, d’autre part, elle affirme vouloir promouvoir les droits humains alors que certains de ces pays sont dirigés par des régimes autoritaires finalement peu soucieux de bon nombre de libertés fondamentales ?

Je ne vois aucune opposition ici. Les échanges économiques grandissants avec la Chine et les pays d'Asie du Sud-Est peuvent également contribuer positivement au développement social et politique. Le fait que nous défendons simultanément nos valeurs et nos principes - y compris la durabilité environnementale, l’état de droit et les droits de l'homme - est également dans l'intérêt à long terme de l'économie.

Plus particulièrement, comment la Suisse se positionne-t-elle vis-à-vis du projet pharaonique de la « Belt and Road Initiative » développé par les autorités chinoises ?

Ce projet offre de grandes opportunités pour la Chine et l'Europe. De meilleures connexions et des échanges plus intenses offrent des avantages pour toutes les parties. Il est cependant essentiel que les règles et normes internationales existantes soient appliquées, que les projets soient sélectionnés et mis en œuvre selon des procédures transparentes et ouvertes, que leur durabilité environnementale et sociale soit démontrée et que leur financement ne conduise pas à un endettement insoutenable. La Suisse continuera de s'efforcer à respecter ces principes à l'avenir.

L’Europe (et plus généralement l’Occident) perd en influence et en importance relative vis-à-vis de la région Asie-Pacifique. Doit-on s’en inquiéter ? Qu’elle serait la meilleure réponse à apporter selon vous ?

Aujourd'hui déjà, nous essayons de représenter nos préoccupations en concertation étroite avec des États aux vues similaires. À l'avenir, il sera encore plus important de former de telles alliances non seulement avec les pays européens et occidentaux, mais également avec les pays de la région Asie-Pacifique. Des relations bilatérales étroites ainsi que des échanges réguliers au sein d'organisations régionales et multilatérales sont utiles à cet égard

Quel est le défi majeur (si on ne devait en retenir qu’un seul) pour la politique extérieure ou pour les intérêts économiques de la Suisse dans cette région ?

En tant qu’économie moyenne axée sur les exportations, nous avons un intérêt vital à disposer de règles internationales fiables. Le renforcement du système multilatéral, notamment des Nations Unies et de l'OMC, est un enjeu économique et politique essentiel pour la Suisse.

Propos recueillis par Yann Righetti.

Photo : Ambassade de Suisse au Vietnam par Yann Righetti

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Yann Righetti

Yann Righetti travaille depuis février 2019 dans le domaine de la communication et du marketing RH auprès de cinfo à Bienne. Titulaire d’un Master en Études européennes de l’Université de Genève, il est actif au sein du groupe foraus Neuchâtel et s’intéresse notamment aux relations politiques et économiques entre la Suisse et les pays de la région Asie-Pacifique.

yann.righetti@hotmail.com