Politiques multiculturelles et intégration des migrants syriens

Alors que la crise syrienne n’est pas prête de se résoudre, la Suisse et ses partenaires européens tentent d’apporter une solution aux migrants arrivant sur leurs territoires respectifs. Au vu de sa tradition multiculturelle, comment les politiques suisses mettent-elle en place l’intégration de ces populations?

Au travers de ses différentes religions, idéologies et langues, le caractère multiculturel de la Suisse est reconnu et assumé par les institutions politiques via une représentation proportionnelle. Ce «consensus démocratique consociationnel» résulte d’un sentiment d’appartenance à un petit pays entouré d’Etats-Nations plus grands. D’après Karl Deutsch, la Suisse est une société multiculturelle et un «cas pragmatique d’intégration politique». «C’est donc le pluralisme et la diversité qui sont au fondement de la Confédération Helvétique». Cependant l’identité nationale suisse fait appel à une histoire, des valeurs et des principes démocratiques communs ainsi qu’au Sonderfall ; idée selon laquelle la Suisse est un pays neutre, exempt de toutes pressions extérieures. Dans l’imaginaire populaire, le mythe fondateur «du lien mystique entre peuple, nature alpestre (…) et les vertus d’indépendance et de simplicité» est largement décousu depuis les années soixante par les vagues d’immigrations intra puis extra-européenne. En effet en 2004, 24,3% de la population vivant en Suisse était étrangère. La Suisse et ses politiques migratoires et d’intégrations libérales endossent donc un caractère multiculturel. «Le multiculturalisme suppose de concevoir une identité nationale multiple». L’intégration des migrants par des politiques multiculturelles résulte donc d’une volonté étatique. Or depuis le début de la crise syrienne en 2011, la Suisse est critiquée par une partie de sa population ainsi que par certaines institutions onusiennes et européenne pour son manque d’accueil des réfugiés syriens. Dés lors, les politiques multiculturelles peuvent-elles contribuer à l’intégration des immigrés syriens en Suisse?

Depuis le début de la crise syrienne en 2011, le Haut Commissariat aux Réfugiés estime à 4,1 millions le nombre de personnes réfugiées. Le Conseil Fédéral, au vu de cette situation, a adopté deux mesures en 2013. Au mois de septembre de cette même année, la Suisse a accueilli un premier contingent de 500 personnes considérées comme vulnérables et reconnues comme réfugiés par le HCR. Ce projet pilote qui s’échelonne sur trois ans est un partenariat entre la Confédération et les Cantons. Seuls sept Cantons ont accepté d’accueillir ces réfugiés. Leur priorité est de leur fournir un accès aux soins médicaux, de scolariser les enfants et de les introduire à une des langues officielles. En contrepartie les migrants doivent à leur arrivée, signer un document dans lequel ils s’engagent à s’impliquer dans les programmes d’intégration, dans la scolarité de leurs enfants et à rechercher un emploi. En septembre 2013 toujours, la cheffe du Département Fédéral de la Justice et de la Police et la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga, ont décidé de faciliter l’octroi de visa pour les ressortissants syriens qui ont des parents en Suisse. En septembre 2015, le Conseil Fédéral a décidé, par principe, l’admission de 3000 victimes du conflit syrien sur trois ans. Ce programme de réinstallation durable est mené en parallèle à l’action pilote de 2013. Sur ce contingent, 1500 personnes feront partie du programme européen de répartition et devront être enregistrées dans un Etat Dublin. Ces mesures ne permettent dans la majorité des cas qu’un établissement temporaire en Suisse. Le Conseil fédéral et le Parlement ont approuvé l’inscription au budget 2016 des ressources nécessaires en matière de personnel pour traiter environ 30 000 demandes. Des mesures supplémentaires sont donc à prendre au vu du nombre croissant de demandes. Sur le site du Secrétariat d’Etat aux Migration il est affirmé que : «les capacités d’hébergement de la Confédération passera de 2300 places début 2015 à environ 5000 places à la fin de l’année, ce qui implique des besoins supplémentaires en matière de prise en location et d’exploitation de sites d’hébergement dans le domaine civil». Ces mesures englobent cependant l’ensemble des demandes d’asile et ne se concentrent pas sur les réfugiés syriens dont le nombre ne cesse d’augmenter.

Peut-on dés lors parler d’intégration?

L’intégration est à positionner dans un contexte socio-historique. Le concept d’intégration suppose donc que les autochtones et les autorités, ici suisses, s’ouvrent sur les autres cultures. «L’adaptation à l’altérité, (…) et la tolérance des différences» est donc une condition sine qua non à l’intégration.  Dans la théorie libérale du multiculturalisme, Will Kymlicka distingue différentes «cultures sociétales (…) donnant (ndlr) des modes de vie, (…) qui modulent l'ensemble des activités humaines, au niveau de la société, de l'éducation, de la religion, des loisirs et de la vie économique, dans les sphères publiques et privées.». L’appartenance à la «culture sociétale» se fait donc par la participation de ses membres à la vie sociale, familiale et même personnelle. Les migrants sont classés par Will Kymlicka, par «groupes ethniques» qui peuvent être un sous groupe d’une «culture sociétale». Ces groupes ethniques cherchent dans la majorité des cas à s’intégrer dans le pays hôte tout en conservant leurs spécificités. Dans notre étude de cas, les immigrants syriens n’étant présents sur le territoire suisse que de manière provisoire du fait de leur statut de demandeur d’asile ; ils ne peuvent faire partie de cette «culture sociétale» majoritaire. Ils sont cependant définis par cette dernière comme un «groupe ethnique». Or la théorie libérale du multiculturalisme telle que la développe Kymlicka suppose une autonomie individuelle des «groupes ethniques». Du fait de leur statut juridique, les réfugiés syriens, arrivés en Suisse ne peuvent avoir accès à l’ensemble des prestations, auquel d’autres migrants, comme les détenteurs d’un permis B ou C ont droit. De plus, l’égalité libérale suppose une rectification des inégalités non choisies par les «cultures sociétales» minoritaires. Ces «protections externes» doivent maintenir les minorités au sein de la communauté majoritaire, les «protéger contre les effets résultants de décisions externes (par exemple, les décisions politiques et économiques prises par la société dans son ensemble)». Les immigrés syriens voient leurs intérêts protégés par la société civile suisse, ce du fait de leur non représentation institutionnelle.

En conclusion, nous voyons que la question des migrants est une des limites à la théorie libérale du multiculturalisme et donc aux politiques qui en découlent. Dans le cas des réfugiés syriens en Suisse, il n’y a pas de politiques multiculturelles institutionnalisées, puisqu’ils ne sont pas intégrés de manière pérenne dans le pays et la société. Pour Charles Taylor, les politiques multiculturelles sont une réflexion des standards de la culture dominante, elles ne sont donc pas neutres. On assiste ici à des politiques de (non) intégration qui résulte de la peur d’une population aux traditions, religions et normes différentes ainsi que de l’échec des politiques multiculturelles précédentes.

Arame Seck (25) est une ancienne stagiaire au Bureau Romandie de foraus. Elle est étudiante en master bilingue de sociopolitique à l’Université de Fribourg.

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Arame Seck

Ehemalige Praktikantin foraus

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