"La Banque mondiale est aujourd’hui à la pointe de l‘action dans le domaine du changement climatique"

Interview avec Michel Mordasini, directeur executif de la Suisse à la Banque mondiale

 

Quels sont les buts de la Suisse dans le domaine de la politique de l’énergie et de l’environnement de la Banque mondiale ?

La Banque mondiale est un partenaire important pour la Suisse en raison de son double objectif de lutte contre la pauvreté et promotion du développement durable. La Suisse contribue activement, en tant qu’actionnaire et co-financier, à la formulation et mise en œuvre de la politique de la Banque en matière d’énergie et d’environnement dans les pays en développement et les économies émergentes. Nous soutenons une approche visant une croissance économique inclusive et durable, un accès facilité des pauvres à l’électricité, l’efficience énergétique, le respect de la biodiversité et l’adaptation au changement climatique. Nos interventions s’alignent sur les principes et priorités de la politique suisse de coopération internationale.

Dans quelle mesure la Suisse pourrait-elle exercer plus d’influence à la Banque mondiale dans ces domaines ?

Depuis 1992, la Suisse occupe l’un des 24 sièges du Conseil d‘administration de la Banque mondiale. Notre pays participe activement à la discussion et prise de décision concernant la stratégie, les politiques et opérations de cette institution. Nos contributions s’appuient non seulement sur la politique suisse en la matière, mais aussi sur la riche expérience acquise, au cours des années et à-travers le monde, dans le cadre de la coopération bilatérale au développement. Dans les domaines spécifiques de l’énergie et de l’environnement, nos priorités actuelles sont: l’efficience énergétique, la forêt et l’énergie renouvelable.

Mais l‘engagement et l‘influence de notre pays à la Banque mondiale s‘expriment aussi par d‘autres canaux, et notamment: (i) des partenariats avec le secteur privé suisse (par exemple SwissRe ou Global Risk Forum Davos dans le domaine des risques naturels), (ii) des mandats réalisés par des consultants suisses dans l’analyse de faisabilité ou l’évaluation de projets; (iii) des contributions en biens, services et technologies dans l’exécution des opérations; (iv) la participation d‘experts suisses dans des comités de pilotage ou d’investissement de la Banque; (v) le cofinancement de projets.

Pouvons-nous faire plus ? Certainement. Mais pour cela nous avons besoin d’un engagement accru des partenaires suisses non-gouvernementaux dans les processus de dialogue mis sur pied par la Banque mondiale. Je regrette ainsi la participation très limitée des ONG et du secteur privé suisses dans les consultations en cours à la Banque - par internet (www.worldbank.org) et dans les pays partenaires - sur les ébauches de ses nouvelles stratégies „énergie“ et „environnement“ qui devraient être finalisées respectivement en 2011 et 2012.

Cela vous étonne-t-il que les médias suisses discutent souvent du Mécanisme du développement propre (MDP),  mais rarement du rôle de la Banque mondiale concernant le changement climatique ?

Le Mécanisme du Développement Propre (MDP) est un instrument fondateur de l’action internationale pour faire face aux défis du changement climatique dans les pays en développement ; il est en bonne voie de réaliser l’engagement pris en 2001 de réduire d’ici 2012 les émissions de CO2 de 1.5 milliard de tonne et générer une finance carbone additionnelle à hauteur de 18 milliard de dollars. D’autre part, le MDP fait l’objet d’un débat animé concernant d’une part son rôle post-2012 et d’autre part certaines faiblesses dans la gestion et gouvernance du mécanisme. Pour toutes ces raisons, l’intérêt des médias pour le MDP ne me surprend pas.

De même, les incertitudes concernant le suivi du sommet de Copenhague, et les négociations  dans les enceintes onusiennes, mobilisent à juste titre l’attention. Mais je suis d’accord avec vous que l’action de la Banque mondiale est insuffisamment reflétée et discutée dans les médias suisses.  Je pense que plusieurs publications-clé de la Banque (par exemple, en 2010, le Rapport sur le Développement Mondial consacré au Changement Climatique, et le rapport sur les tendances du marché du carbone) ne reçoivent pas un écho suffisant. De même, des projets novateurs comme les investissements substantiels consacrés à  des centrales thermales solaires dans le Maghreb (qui devraient doubler la capacité au niveau mondial) et à la géothermie au Kenya et en Indonésie mériteraient d’être aussi présentées au public suisse. Nous travaillons actuellement, avec les services de communication de la Banque et l’administration fédérale, pour améliorer le flux d’information.

A votre avis,  la protection de l’environnement est-elle en contradiction avec le développement (économique dans les pays en voie de développement) ou c’est plutôt que les deux objectifs se complètent-ils ?

Une croissance économique forte et durable est nécessaire pour lutter avec succès contre la pauvreté. C’est pourquoi la protection de l’environnement et le changement climatique sont des préoccupations majeures de la Banque mondiale. Les pays pauvres sont en effet très vulnérables aux conséquences des phénomènes climatiques extrêmes (inondation, sécheresse, tempête) et à la dégradation de l’environnement. La Suisse soutient activement les efforts de la Banque mondiale pour promouvoir un modèle de croissance inclusive et durable, orientée vers une économie à faible intensité carbone. Cette approche n’est bien évidemment pas une solution de facilité. Elle impose des choix souvent difficiles, pour tenir compte à la fois des besoins immédiats des populations pauvres dépourvues d’accès aux services de base, et des impératifs à plus long terme - ainsi que du coût parfois élevé - du développement durable. Une enceinte multilatérale comme la Banque mondiale permet le débat en profondeur qu’imposent ces défis.

Dans le passé, la Banque mondiale a régulièrement été critiquée pour soutenir des projets  causant de  dommages environnementaux. Voyez-vous un changement dans cette pratique durant les dernières années ?

La Banque mondiale a été pionnière dans la réflexion et l’action pour la protection de l’environnement et de la biodiversité dans les pays en développement. Elle est aujourd’hui à la pointe de l‘action dans le domaine du changement climatique. Elle a créé le premier fonds carbone, il y a une dizaine d’années; elle gère maintenant 11 tels fonds représentant plus de 2.5 milliard de dollars de financement pour les pays en développement. Elle a aussi mobilisé plus de 6 milliards de dollars avec le lancement d’un Fonds d’Investissement pour le Climat en 2008 et plus de 80% des Stratégies d’Assistance, préparées en étroit dialogue avec ses pays partenaires, traitent des enjeux relatifs au climat. En 2009, la Banque a investi au niveau mondial plus de 8 milliards de dollars dans le secteur de l’énergie. La part des projets relatifs au charbon, au pétrole et au gaz naturel représentent respectivement  3%, 4% et 18%, alors que les énergies renouvelables et l’efficience énergique font 40% des investissements; le solde concerne des projets de distribution, transmission et renforcement des capacités et régulation. L’objectif à court terme de la Banque est ambitieux, puisqu’il s’agit d‘accroître fortement la part des investissement à faible intensité de carbone pour atteindre 50% du portefeuille en 2011. Ces progrès sont donc très significatifs, mais la Suisse considère que la Banque peut et doit faire encore plus; nous nous engageons dans ce sens au Conseil d’administration.

Une nouvelle centrale éléctrique à charbon est construite en Afrique du Sud, dont les émissions  de CO2 sont estimées à plus de 50%  de celles émises annuellement en Suisse. Pourquoi la Suisse a-t-elle supporté le crédit de la Banque mondiale pour ce projet ?

Depuis la fin de l’apartheid, l’accès de la population sud-africaine à l’électricité a passé de 30% à 80%. Un succès remarquable. Mais plus de 9 millions d’habitants en Afrique du Sud sont aujourd’hui encore privés d’électricité. La crise économique globale a aussi limité sévèrement l’accès du pays aux marchés internationaux pour financer un accroissement de sa production électrique. C’est dans ce contexte que les banques multilatérales de développement ont été approchées par le gouvernement sud-africain pour cofinancer la centrale thermique à charbon de Medupi. La capacité de production de cette centrale (4'800 MW) correspond au quart de la capacité totale de production électrique en Suisse. Mais alors que notre pays dispose, avec l’eau et le nucléaire, de sources d’énergie à faible intensité carbone, ces options ne sont pas disponibles ou réalistes à court et moyen terme pour l’Afrique du Sud ; les réserves de charbon sont par contre abondantes.

La Banque Africaine de Développement a accepté de cofinancer le projet en novembre 2009. Le débat à la Banque mondiale a été conclu en avril 2010, après un intense dialogue interne auquel la Suisse a activement participé. La décision du Conseil d’administration a été fondée sur les principes suivants : (1) importance de soutenir la politique nationale pour améliorer l’accès à l’électricité ; (2) reconnaissance de l’impact de la crise sur le pays et de l’importance régionale de l’Afrique du Sud; (3) engagement réaffirmé du gouvernement sud-africain à atteindre des objectifs ambitieux de réduction des émissions dès 2020 ; (4) confirmation par la direction de la Banque de l’objectif visant à atteindre en 2011une part de 50% des investissements du secteur énergie dans des projets à faible intensité carbone ; (5) utilisation de la meilleure technologie existante (supercritique). La décision s’est aussi appuyée sur les résultats d’un examen des options alternatives et leur validation par un groupe d’experts indépendants (ces rapports sont accessibles au public). Après considération de tous ces différents facteurs, décision a été prise par le Conseil d’approuver non seulement un cofinancement de la centrale de Medupi, mais également un investissement dans deux projets-pilote de centrales solaire et éolienne de chacune 100 MW qui formeront en Afrique du Sud le plus vaste réseau intégré de sources d’énergie renouvelable dans un pays en développement. La Suisse a rejoint le consensus qui s’est dégagé au Conseil, considérant que les sérieuses réserves exprimées dans les mois précédents avaient permis d’améliorer sensiblement le cadre et le contenu du projet.

Quel rôle voyez-vous pour la Banque mondiale concernant l’utilisation des moyens financiers promis par les signataires de l’accord de Copenhague ?

La Banque mondiale dispose de plusieurs atouts. Au-delà des ressources qu’elle mobilise directement sur les marchés financiers, elle gère déjà plusieurs fonds dans le domaine du climat; cette structure financière, opérative et administrative peut être développée rapidement, à moindre coût. Mais ce qui est encore plus important, c’est l’approche de la Banque en matière de coopération. Les temps du „diktat de Washington“ sont révolus; depuis plusieurs années maintenant la Banque mondiale travaille dans le cadre de Stratégies d‘Assistance qui sont alignées sur les priorités nationales de développement, et formulées en étroite consultation avec les pays partenaires.  D’autre part, en tant qu‘institution globale, la Banque dispose des capacités et de l’expérience lui permettant de contribuer efficacement à l’émergence et la promotion des biens publics globaux. Le rôle très important du secteur privé dans la question du changement climatique est totalement intégré dans l‘analyse et l’action de la Banque mondiale, au travers de la Société Financière Internationale (SFI). Finalement, la Banque mondiale a défini, et applique, des principes de gestion (standards sociaux et environnementaux, responsabilité fiduciaire, passation de marché ouverte et transparente, efficacité de l’aide, gestion par résultats, monitoring et évaluation) qui sont internationalement reconnus comme étant la norme de qualité souhaitée pour la coopération internationale au développement. Pour toutes ces raisons, je considère que la Banque mondiale devrait jouer un rôle important dans la gestion des ressources financières substantielles annoncées dans l’accord de Copenhague.

Que répondez-vous aux personnes critiquant les pays du Nord selon lesquels la Banque mondiale devrait se voir attribuer tous les moyens financiers climatiques, alors que les pays du Sud souhaitent accroître le rôle de la Convention climatique de l’ONU  (CCNUCC) ?

La négociation internationale sur le changement climatique a lieu, à juste titre, dans les enceintes onusiennes. La Banque mondiale respecte cette primauté du CCNUCC, tout en l‘enrichissant. En effet, la Banque met constamment en évidence la dimension „développement“ dans le débat sur le changement climatique, au travers de recherches et analyses (comme le récent Rapport du développement mondial 2010, la nouvelle stratégie „Post-Crise“ du Groupe de la Banque mondiale, ou l’Etude mondiale 2009 sur l’économie de l’adaptation au changement climatique),  mais aussi dans le cadre de projets-pilote ou investissements novateurs. L’ampleur des défis liés au changement climatique dans les pays pauvres doit être mobilisateur de toutes les ressources et compétences disponibles. Ce qui compte en définitive, c’est une approche respectueuse des priorités nationales des pays en développement, une gestion irréprochable des ressources, l’efficacité des actions et la solidité des résultats. Au-delà des a priori politiques et idéologiques, la communauté internationale doit rechercher à améliorer concrètement la situation des plus vulnérables. A cet égard, je suis convaincu que la Banque mondiale a des cartes importantes à jouer, au service du bien commun.

 

(Interview : Martin Stadelmann, foraus)

 

FEINHEIT Grafik Zürich – CI/CD, Webdesign, Flash, Webshop, XHTML/CSS